Quel avenir pour le syndicalisme français ?

Envoyer Imprimer 18 juin 2007

 syndicats.jpg Face à la désyndicalisation, à l’émiettement des organisations syndicales et aux difficultés des relations sociales « à la française », la question d’une réforme de la représentativité syndicale a été posée par plusieurs candidats pendant la campagne présidentielle 2007.

Ainsi, au nom de l’amélioration de la représentativité, François Fillon a récemment proposé deux réformes susceptibles de faire bouger les lignes syndicales dans les années à venir : la liberté de candidature au premier tour des élections professionnelles et la généralisation de l’accord majoritaire. Dans un entretien aux Echos du 30 avril 2007, il appelait les syndicats à constituer un pôle réformiste. En effet, depuis le revers subi sur le contrat première embauche (CPE), le gouvernement veut réhabiliter le dialogue social ce qui suppose de pouvoir consulter des partenaires sociaux et syndicaux, forts, légitimes et dans la mesure du possible : responsables.Dès lors, la solution pour pallier les faiblesses des syndicats français consisterait-t-elle à substituer à la culture de confrontation dont ils sont issus une culture de concertation et de recherche de compromis en s’inscrivant dans un syndicalisme de gestion? Ou peuvent-ils se contenter de relayer la contestation des salariés ? 

Un manque d’engagement syndical constaté dans l’entreprise
Depuis une trentaine d’années, le syndicalisme français a perdu près des deux tiers de ses adhérents. Aujourd’hui le nombre de syndiqués ne représente plus que 8% du salariat. Dans ce désert syndical, quelques îlots résistent, notamment dans le secteur public. Ainsi, le taux de syndicalisation approche encore 40% [1] chez EDF-GDF. Il avoisine les 25-30% à la SNCF, à la Poste, chez France Télécom et 20% dans la fonction publique. Il demeure en revanche très bas dans le secteur privé, oscillant entre 3% dans les services et 10% dans la chimie.Quels facteurs peuvent-ils expliquer cette désaffection du monde du travail envers ses syndicats ?
D’une part, en France, la collectivité prend en charge les services essentiels tels que l’assurance chômage, la protection sociale… à l’inverse de la Suède (80% de syndiqués) où c’est l’adhésion à un syndicat qui ouvre automatiquement le droit aux allocations chômage. D’autre part, d’un point de vue strictement utilitariste, l’intérêt d’adhérer à un syndicat est faible. En effet, la signature d’un accord profite à l’ensemble des salariés, qu’ils soient syndiqués ou non…Par ailleurs, si 68% des Français expriment de la sympathie vis-à-vis des mouvements sociaux, ils sont autant à penser que les syndicats ont une approche trop idéologique de leur rôle. La négociation étant difficile à l’intérieur de l’entreprise, le mouvement syndical français s’est tourné vers la rue avec pour objectif d’attirer l’attention des pouvoirs publics et de pousser l’état à intervenir. Enfin le paysage syndical français est marqué par une forte concurrence entre syndicats. L’arrivée de nouveaux venus a apporté de nouvelles façons de militer : orientée sur le métier chez l’UNSA, contestataire chez SUD.
 L’utilité du rôle syndical est pourtant reconnue.  69% [2] des Français jugent malgré tout que les syndicats rendent service aux salariés. Les dirigeants estiment [3] quant à eux qu’ils ont besoin d’interlocuteurs qui représentent les salariés. Mais ils jugent les syndicats peu représentatifs et enclins à faire passer leurs mots d’ordre et leurs intérêts avant ceux des salariés. Ainsi la majorité des employeurs accordent une préférence à la représentation élue du personnel, ces interlocuteurs étant considérés comme moins revendicatifs – donc moins menaçants - et plus proches des soucis du personnel et de la direction. Néanmoins, un contact régulier avec les syndicats semble jouer en faveur de ces derniers. Les employeurs les perçoivent d’autant plus favorablement qu’ils sont présents dans leur établissement et que les négociations sont nombreuses et fructueuses. 55% des DRH perçoivent même le rôle syndical comme stimulant pour l’entreprise !
Ainsi, les employeurs attendent des syndicats à la fois représentatifs, capables de bien traduire les aspirations des salariés, et responsables, avec lesquels débattre, négocier et signer des accords. A ce titre, la loi Fillon du 4 mai 2004 a profondément modifié les règles de la négociation collective en mettant un terme à l’unicité de signature qui permettait à une seule organisation syndicale « représentative » de valider un accord et d’engager l’ensemble des salariés. Cette loi a par ailleurs introduit un droit majoritaire d’opposition sans pour autant remettre en cause les critères [4] de présomption irréfragable de représentativité dont seules bénéficient la CGT, la CFDT, la CFTC, FO et la CGC, prérogative d’ailleurs fortement contestée par des syndicats plus récents mais bénéficiant d’une audience supérieure à celle de certains syndicats historiques. 

Les modèles syndicaux français et allemand
Le modèle allemand est souvent cité en exemple de syndicalisme participant à la gestion de l’entreprise.  En quoi diffère-t-il du modèle français ?

Contrairement à la France où l’émiettement des organisations syndicales est couplé à une forte politisation, le modèle syndical allemand propose une structure largement unitaire et une absence affichée d’idéologie. Le syndicalisme allemand d’aujourd’hui n’est pas épargné par l’érosion de son nombre d’adhérents mais jusqu’au tournant des années 90, il bénéficiait d’une indéniable influence. Les syndicats géraient en partie un état providence qui figurait parmi les plus développés en Europe et possédaient des pouvoirs restreints mais réels d’intervention dans le fonctionnement de leurs entreprises grâce à la cogestion.

Dans le modèle allemand, l’interlocuteur de l’employeur n’est pas le délégué syndical mais le Betriebstrat – (conseil d’entreprise) – qui se conçoit comme l’émanation des salariés et non pas comme représentant d’un syndicat. Ainsi, les syndiqués du DGB, centrale syndicale interprofessionnelle, servent de soutien et de conseillers au Betriebstrat, mais ne négocient pas directement en tant que tels avec l’employeur.

Le DGB est une Confédération syndicale qui défend les intérêts des syndicats allemands et coordonne les revendications, les thèmes et les actions communes de huit fédérations. Il les soutient en cas de conflit. Le DGB n'est pas partenaire social et n'a pas la compétence pour mener des négociations collectives. Comme il s'occupe avant tout du contexte général, ses connaissances sont requises pour traiter des questions politiques d'intérêt général. Sa culture et son mode d’actions sont issus de traditions consensuelles, traditions qui conduisent plutôt ce syndicat à être force de proposition et à accompagner les réformes bien davantage qu’à les combattre. 

Le syndicalisme de gestion : une voie pour sortir de l’impasse ?
Pour continuer à peser sur le contexte social, le mouvement syndical français, ne doit-il pas s’inspirer du modèle allemand en s’inscrivant dans un syndicalisme de gestion ? Pour sortir de la crise qu’ils traversent et trouver des réponses aux nouvelles donnes de l’emploi, il semble que l’influence des syndicats français doive en effet passer par la concertation ou la négociation et gagner en importance au niveau local.

Que ce soit au niveau national ou de l’entreprise, les syndicats sont incités à se départir d’une vision strictement idéologique du travail, à se projeter dans l’avenir et à faire preuve de responsabilité. Une enquête menée par BVA et Vivienne 16 [5] révèle d’ailleurs que si dirigeants et syndicats sont fréquemment en désaccord sur des thèmes tels que l’employabilité des salariés, le respect des engagements de la direction vis-à-vis du personnel et les conditions de travail, ils se retrouvent néanmoins sur la nécessité de maintenir la compétitivité de l’entreprise et la capacité de celle-ci à s’adapter aux besoins des clients. Ainsi, il semble qu’un terrain d’entente soit possible et que si leur rôle de défense des intérêts des salariés pousse les syndicats à obtenir toujours plus de la direction, ils ne sont pour autant pas prêts à aller jusqu’à réclamer des avantages qui mettraient à terme l’entreprise en situation périlleuse.

Les gouvernements, tant français qu’allemand, sont conscients du rôle primordial d’un syndicalisme vigoureux, d’un mouvement de défense des intérêts des travailleurs susceptible de constituer un contrepoids au pouvoir des entreprises. C’est pourquoi dans les deux pays, les pouvoirs publics soutiennent les efforts des syndicats à se réformer, à s’adapter dans un monde du travail profondément transformé par la mondialisation et la croissance des services dans l’économie.

Poussés par un manque de représentativité, les acteurs syndicaux font preuve de pragmatisme et se positionnent de plus en plus en acteur de la dynamique modernisation du dialogue social. Soucieux des objectifs de l’entreprise, ils semblent disposés à débattre, à être force de proposition et à accompagner la mise en place des outils indispensables au maintien de la compétitivité et de la performance… Si nous sommes encore loin du « modèle » allemand, ce sont autant de signes qui font penser que le syndicalisme de gestion constitue un véritable axe de développement pour le syndicalisme français.


1 - «  Les syndicats français ont-ils besoin d’adhérents ? sur www.isttravail.com

2 - D’après l’enquête d’opinion CSA sur les « Attitudes des Franais à l’égard des mouvements sociaux et des syndicats »3 - D’après une l’enquête Darés sur les « Relations professionnelles et négociations d’entreprise » réalisée en 1998-1999 auprès de 3000 établissements4 - Les effectifs, l’indépendance vis-à-vis de l’entreprise, le versement de cotisations, l’expérience et l’ancienneté, l’attitude patriotique pendant l’Occupation5 - cf : les Echos du 17 avril 2007, les syndicats comme les dirigeants convaincus de la nécessité de s’adapter au client

Articles dans : droit social/fiscal, dialogue social

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