La Flexsécurité danoise : un modèle s’appuyant sur une transformation radicale de la relation entre le salarié et l’entreprise
par Charles-Henri Besseyre des Horts, Professeur HEC Paris
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En ces temps de campagne électorale, il ne se passe pas un jour sans que la question de travail ne soit abordée par l'un ou l'autre des candidats tant il est important pour eux d'afficher que la question de l'emploi est au cœur de leurs priorités. |
Parmi les solutions aux problèmes de l'emploi qui placent notre pays parmi les derniers en Europe pour le taux d'occupation des jeunes et des seniors, la flexsécurité, un modèle venu du Nord de l'Europe et plus précisément du Danemark, a suscité un intérêt grandissant pour tous les responsables politiques et économiques qui y voient un moyen de résoudre une équation impossible : le besoin de flexibilité de nos entreprises face aux défis de la mondialisation tout en satisfaisant le besoin de sécurité des employés quant à leur emploi et plus généralement leur évolution professionnelle.
Les trois piliers de la Flexsécurité
Comme le souligne Peter Auer [1], chef de l'unité analyse de l'emploi au BIT, la flexsécurité repose sur les trois piliers suivants : une grande flexibilité du marché du travail, une bonne protection des travailleurs et les politiques actives de l'emploi. D'un côté, ce système rend plus facile pour l'employeur l'acte de licencier, de l'autre, le salarié est mieux pris en charge. Celui-ci bénéficie en effet d'une formation et touche des indemnités de chômage élevées.
Sur le plan, tout d'abord, de la flexibilité du marché du travail, les salariés peuvent en effet être, en fonction de leur statut et du temps passé dans l'entreprise, licenciés à tout moment, avec quelques heures ou quelques semaines de préavis [2]. Une telle réalité est, à l'heure actuelle, difficilement envisageable en France pour des raisons tant juridiques que culturelles.
La meilleure protection des travailleurs, ensuite, est fondée sur la prise en charge par la Société, ici les syndicats, d'un revenu de compensation assurant aux salariés modestes 90 % de leur dernier salaire et ceci pendant quatre ans sans dégressivité. De ce point de vue, le flexsécurité pénalise les salariés les plus aisés en plafonnant en 2006 [3] à 2.245 dollars US le revenu mensuel de compensation.
Dernier pilier, enfin, de la flexsécurité, les politiques actives de l'emploi se caractérisent non seulement par une grande décentralisation des décisions au niveau des services locaux de l'emploi, comparables à notre ANPE, mais aussi par une grande responsabilisation des salariés eux-mêmes qui ont pour obligation de suivre des formations et d'accepter les offres en adéquation avec leurs compétences.
En définitive, la flexsécurité se fonde sur une prise de conscience collective d'une solidarité organique entre les trois acteurs d'une politique active de l'emploi : l'État, les partenaires sociaux, et les salariés eux-mêmes. Une telle prise de conscience est possible en France à l'heure actuelle ? La réponse à cette question dépend largement de la nature de la relation entre le salarié et l'entreprise qui reste trop souvent marqué par la défiance.
Vers une transformation radicale de la relation entre le salarié et l'entreprise
Comme le démontre avec conviction l'un des meilleurs spécialistes français de la question de l'emploi, Pierre Cahuc, le principal obstacle au développement d'une solution originale au problème de l'emploi, représentée ici par la flexsécurité, se situe dans les mentalités collectives lorsqu'il affirme que les Français, à la différence des Danois, n'ont pas l'esprit civique [4]. C'est, en effet, l'engagement mutuel des acteurs de l'emploi –l'Etat, les partenaires sociaux, les salariés –qui constitue la pierre angulaire de la réussite du modèle danois.
C'est ici sans doute que l'entreprise peut jouer un rôle déterminant dans une évolution de ces mentalités collectives en traduisant dans les faits les évolutions récentes de certains de ses modes de gouvernance fondés sur le développement de la Responsabilité Sociale de l'Entreprise (RSE). L'enjeu est ici de générer une véritable relation de confiance entre le salarié et l'entreprise par des initiatives susceptibles de renforcer l'esprit civique collectif comme le montre l'exemple du groupe Danone créant en novembre 2006 au Bangladesh, avec le prix Nobel de la paix Muhammud Yunus, la Grammen Danone Foods : une entreprise utilisant les ressources laitières locales et procurant de l'emploi à plus de mille personnes dans la production et la distribution dans un rayon de 25kms autour du site de la première usine.
L'impact d'une telle initiative sur la relation entre le salarié et l'entreprise dépend ensuite largement du vécu du salarié au quotidien notamment avec son manager et ceci est vrai du haut en bas de la pyramide. Le développement d'un esprit civique collectif ne peut, en effet devenir une réalité que si les managers, à tous les niveaux, le démontre dans leurs actions de tous les jours. Il va sans dire que le débat actuel, voire la polémique, sur les primes de départ des dirigeants questionne la relation de confiance entre le salarié et l'entreprise.
Mais cette relation entre le salarié et l'entreprise ne peut être radicalement transformée que si l'entreprise elle-même accepte de sortir de certains schémas traditionnels qui freinent aujourd'hui encore d'autres initiatives comme le développement de groupements d'employeurs pourtant créés par une loi de juillet 1985 et bénéficiant depuis de plusieurs assouplissements de la législation : 30.000 salariés seulement sont aujourd'hui concernés [5] (dont 15.000 pour les groupements agricoles) sur plus de 27 millions d'actifs ! Or, les groupements d'employeurs constituent indéniablement une approche "à la française" de la flexsécurité.
Le rôle déterminant des autres acteurs : l'Etat et les partenaires sociaux
Pour conclure sur les chances de développement en France de la flexsécurité, on ne peut que souligner le rôle déterminant de l'Etat qui doit, comme le montrent les exemples de l'Europe du Nord, inciter plutôt qu'intervenir directement pour créer les conditions de l'émergence d'un esprit civique collectif entre les principaux acteurs concernés et, en particulier, les partenaires sociaux. Le chemin est encore long mais les mentalités individuelles et collectives évoluent comme en témoignent les attitudes des jeunes générations développant de beaucoup plus fortes capacités de résilience que leurs ainés. Cette résilience qui constitue, en effet, l'un des ressorts individuels les plus importants pouvant favoriser le développement d'un modèle original de flexsécurité "à la française".
1- " La mobilité protégée est une alternative au système anglo-saxon pur", interview de Peter Auer, chef de l'unité d'analyse de l'emploi au BIT, Le Monde Economie, 25 janvier 2005.
2- " Le texte sécurité danoise, un modèle difficile à exporter", La Tribune, 24 avril 2007, pp.44-45.
3- Source : http://www.internationalreports.net/europe/denmark/2006/benefits.html
4- "Le modèle danois de "flexsécurité", une solution trop civique ?" par Yann Algan & Pierre Cahuc, Le Monde Economie, 25 octobre 2005.
5- "Les groupements d'employeurs : une voie vers la flexsécurité", Entreprise & Carrières, n°850, 27 mars -2 avril 2007, p.24-31
Articles dans : flexsécurité, pratiques internationales


1 commentaire Ajoutez le votre
1. Aurelie | 14 décembre 2007 à 12:22
Anna Stellinger, Directrice Economie et Société à la Fondation pour l’innovation politique, suédoise d’origine, a aussi présenté le modèle Danois lors d’une conférence du Club ESSEC RH axée sur l’actualité de l’emploi. A ses cotés, Pascale Levet, Directrice du Lab’Ho, GIE d’études et de recherches du Groupe Adecco, a aussi partagé ses reflexions sur l’”immobilité” des français.
Vous pouvez retrouvez ces échanges sur le blog de la formation permanente de l’ESSEC:
http://essec.typepad.fr/essec_blog_rh/2007/12/compte-rendu-de.html
Bonne lecture!
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