L’extension du concept de travail, l’exemple des retraites à l’italienne
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A l’heure des grandes réformes des régimes de retraite en Europe pour faire face au déséquilibre des comptes sociaux engendré par les évolutions démographiques, une initiative italienne vise à aider les femmes, et en particulier les mères de famille. Leurs activités domestiques et familiales peuvent être reconnues pour contribuer à une retraite complémentaire.
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Ce mécanisme est possible dans la mesure où il est concevable que d’autres activités que le travail soient créatrices de valeur. Ainsi, les retraites à l’italienne remettent en question le concept même de travail.
Les retraites à l’italienne peuvent-elles ouvrir de nouvelles perspectives à la France?
Le travail comme production et activité
De l’époque classique à la période préindustrielle, domine l’idéologie selon laquelle le travailleur manuel ne fait pas partie de la société composée de nobles oisifs, chevaliers et penseurs philosophes..Avec la naissance des premières manufactures, aux XVIIe et XVIIIe siècles, le concept de travail prend une signification différente. Il commence à être entendu comme la production humaine d’une force transformatrice et créatrice.
Le principal tournant théorique de cette révolution, qui n’est pas seulement économique, est la distinction entre le travail productif et non productif, basée sur le concept de valeur. Le travail productif est entendu comme activité dont la valeur peut être échangée contre de l’argent, et ainsi contre différents biens et services. A cette époque, c’est le modèle de l’homme occupé à temps plein dans une activité unique, travaillant hors du foyer et subvenant aux besoins familiaux, qui prévaut. Les femmes, part non-productive de la société, sont impliquées dans le cycle de la reproduction sociale et placées dans la sphère du privé, où les vertus féminines s’expriment dans le soin de la famille.
Au cours des siècles, l’idée du travail s’affranchit de la dévalorisation propre aux traditions antiques et préindustrielles, favorisant la valorisation du concept lui-même jusqu’au point d’atteindre, à l’époque moderne, une conception du travail comme élément essentiel dans l’existence humaine, qui, depuis les années 50, implique progressivement les femmes comme force productive et sociale.
La révolution numérique et tous les changements socioculturels de cette dernière décennie ont, de fait, transformé le monde du travail : les machines, puis l’électronique, ont substitué une partie de la chaîne de montage et éliminé en grande partie les emplois manuels, notamment ceux qu’occupait autrefois la force de travail, et engendré un premier changement dans le concept de travail. Le travail est devenu un bien dépassé, un facteur de plus en plus secondaire, sur le plan économique dans le processus de production.
Tout ceci n’implique pas “la fin de la société du travail”, mais plutôt l’évidence d’une nouvelle évolution dans l’interprétation du concept de travail : son extension tend à inclure progressivement toute action utile aux autres ou à soi-même, même si ses résultats ne sont ni tangibles ni rétribuables.
L’extension du concept de travail : une solution pour une nouvelle forme de retraite complémentaire ?
Dans cette optique, les activités de la femme au foyer, de l’étudiant inscrit à l’université ou en master, ou de bénévolat pourraient être considérées comme un travail digne de reconnaissance, et donc, de valorisation. Etendre le concept de travail au-delà de la sphère strictement productive signifie en fait rechercher de nouvelles manières de créer de la valeur : si ces activités ne sont pas rétribuées directement, elles peuvent cependant produire de la valeur, par exemple en terme d’acquis pour la retraite.
L’idée vient de Federica Gasparini, vice-présidente de l’association MMM, (Mouvement Mondial des Mères), qui, en 2001 proposa de convertir les points accumulés grâce aux cartes de fidélité (les cartes des grandes surfaces qui permettent d’accumuler points et remises selon le montant de la dépense) en espèces sonnantes et trébuchantes à verser sur un compte retraite complémentaire.
De la même façon, on pourrait imaginer de valoriser la consommation due à des activités non productives en acquis pour un compte retraite : le règlement des frais d’inscription à l’université, l’achat de livres, la consommation liée aux activités associatives, etc.
Cette retraite complémentaire, nommée “fonds de pension famille”, fonctionne en Italie depuis maintenant 4 ans. Plus de 700 distributeurs participent à l’initiative et toutes les femmes en-dessous de 65 ans, quelle que soit leur catégorie socioprofessionnelle, peuvent y adhérer. L’idée a été reprise et proposée récemment en France, où un large champ d’applications potentielles permettra de comprendre le véritable aspect innovant et l’impact social de cette initiative.
Chaque année en France, plus de 500 000 femmes demandent un congé parental. Parmi ces mères, 30%, contre 5% des pères, sont contraintes de passer à un contrat à mi-temps. Plus d’1,5 million de femmes abandonnent leur travail pendant quelques années pour se consacrer à leur famille, beaucoup d’autres renoncent à une promotion ou un emploi plus prenant.
De plus, une femme sur dix ne perçoit pas de retraite, et, si c’est le cas, sa valeur est 39% inférieure à la retraite des hommes. 57 % des femmes partent à la retraite avec une carrière incomplète contre 16 % des hommes, se trouvant ainsi fortement pénalisées.
Des cartes de fidélité existent déjà sous d’autres formes mais n’atteignent pas entièrement les objectifs fixés : fidéliser le client. De ce fait, selon Marie-Laure des Brosses de la MMM, plusieurs acteurs français de la grande distribution sont déjà tentés par la nouveauté. Par ailleurs, deux des principaux acteurs de la finance et de l’assurance sont pressentis pour gérer et distribuer ce fonds.
Ce dispositif devient particulièrement attractif à partir du moment où le capital accumulé en cours d’année est fiscalement déductible et le compte ouvert à des versements personnels en vue d’augmenter sa valeur et son futur rendement.
Retour à la réalité italienne : il est probable que toutefois, aussi structuré et défini que soit ce mécanisme, il masque l’invisibilité sociale causée par le travail au noir : les carences dans les caisses de retraite et de sécurité sociale constituent l’un des premiers préjudices portés par l’économie souterraine, dans la mesure où elle ne permet pas aux personnes de récupérer le fruit de leurs efforts et de leurs contributions. Les retraites à l’italienne constituent une perspective valable, peut-être partiale mais au moins concrète, là où l’état italien n’intervient pas et ne souhaite pas intervenir.
De tels exemples nous conduisent à revoir notre point de vue sur le concept de travail : entendu comme une activité, le travail ne peut avoir en soi une valeur positive ou négative. C’est seulement le résultat qui en découle qui importe et ceci nous paraît excellent.
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