Comment renforcer le partenariat entre les Ressources Humaines et les Services de Santé au Travail ?

Envoyer Imprimer 4 December 2009

200912_sante-au-travail.jpg Depuis quelques années les enjeux de la santé au travail sont redevenus cruciaux pour les entreprises, avec une double problématique :

répondre à la future pénurie de médecins du travail (25% des médecins partent en retraite au cours des cinq prochaines années) et faire face à l’augmentation des risques psychosociaux, la série de suicides sur lieu de travail et les statistiques inquiétantes sur les maladies professionnelles et l’absentéisme. La dégradation de la situation amène en effet à s’interroger sur l’efficacité du système actuel.

La réforme en cours, qui tarde à aboutir, n’est pas le seul élément de réponse. Il est de la responsabilité de chaque entreprise de promouvoir la Santé au travail et d’être des pionniers dans le pilotage de la prévention dans l’entreprise sans attendre la contrainte politique ou réglementaire.

De nombreux acteurs travaillent sur les problématiques de Santé dans l’entreprise, mais les rôles de chacun restent encore flous et les axes de communication peu définis. Les RH et les Services de Santé au Travail (SST), acteurs majeurs, sont tous les deux légitimes et ont clairement le même objectif dans leur prérogatives : concourir à avoir du personnel en bonne santé au sein de l’entreprise. Partager, entre ces acteurs, une même politique, s’avère néanmoins difficile.

La santé au Travail, un axe de travail pour les DRH


D’après un sondage IFOP 2008, 55% des DRH jugent les enjeux de la Santé au Travail comme très importants. On assiste en effet à une prise de conscience par les directions des entreprises qu’investir dans la Santé des salariés devient un axe stratégique et participe à performance.

Tout d’abord dans le cadre du développement du bien-être au travail. Ce concept prend de plus en plus d‘ampleur. L’entreprise a la responsabilité de créer un environnement favorable à l’épanouissement de ses employés et doit chercher à concilier sa stratégie avec les aspirations de ses employés (reconnaissance, évolution, bien-être…). La qualité de vie au travail devient un facteur-clé pour soutenir la productivité. J.B. Obeniche, Directeur Général de l’ANACT (Agence Nationale pour l’Amélioration des Conditions de Travail), souligne que « piloter la performance c’est […] aussi piloter le travail et ses conditions. ». A l’inverse, la non santé des salariés se traduit par une moindre motivation, des absences répétées, des pathologies qui dégradent le travail réalisé.

Puisque le médecin est en charge de maintenir en bonne santé les salariés tout au long de leur vie active, développer le bien-être au travail entre tout à fait dans ses prérogatives. A ce titre, il a un rôle à jouer dans des problématiques de maintien de l’emploi, d’aide à la reprise du travail, d’amélioration des processus et organisation du travail, qui participent à améliorer le bien être des salariés. Dans ces enjeux d’ordre RH, le médecin représente un véritable relais de proximité pour des responsables RH parfois déconnectés du terrain. La Santé au travail contribue aussi au pilotage des ressources de l’entreprise via le suivi et l’analyse d’indicateurs. Les ratios liés à la santé au travail (absentéisme, accidents du travail, taux de rotation…) sont considérés comme de bons indicateurs du climat social de l’entreprise et constituent une source d’informations importante. Les RH possèdent la donnée fiable souvent extraite de leurs systèmes d’information. Le médecin du travail aide de son coté dans l’interprétation de ces chiffres : il est en effet en mesure de mettre en liaison la donnée RH avec l ‘activité du salarié, les conditions de travail, les risques auxquels il est exposé et trouver ainsi, avec les RH, des pistes d’optimisation.

Enfin, une prévention soutenue et un réel suivi des salariés assurent une meilleure productivité des ressources : « Travailler sur la prévention, c’est gagner 2 ou 3 points de productivité. Pour 1 euro dépensé, c’est 3 euros de récupérés si le programme est efficace » expose Guillaume Sarkozy, délégué général du groupe Malakoff-Mederic. Garantir une bonne santé au Travail permettrait même de réduire les coûts : d’après une étude réalisée au Canada, le coût d’une santé déficiente au travail équivaut à 17% de la masse salariale, auquel il conviendrait d’ajouter le manque à gagner d’un bien-être général au sein de l’entreprise. Avoir une stratégie de la promotion de la Santé dans l’entreprise est donc humainement pertinent mais aussi économiquement efficace pour les DRH. 

RH et Santé au travail, une coopération qui semble complexe


Si la complémentarité des Ressources Humaines et des Services de Santé au Travail est évidente, leur partenariat n’en demeure pas moins complexe. Un DRH et un médecin du travail peuvent en effet se retrouver rapidement en situation de conflit d’intérêts.

Rappelons tout d’abord la mission du médecin du travail pour en déduire l’ambiguïté de son positionnement face à l’employeur.Le médecin du travail a pour mission d’ « éviter toute altération de la santé des travailleurs du fait de leur travail, notamment en surveillant leurs conditions d'hygiène au travail, les risques de contagion et leur état de santé » (Code du travail: Article L. 4622-3). Son rôle est exclusivement préventif.  Le médecin du travail se positionne comme un conseiller du chef d’entreprise mais aussi des salariés, des représentants du personnel, du Comité d’Hygiène de Sécurité et des Conditions de Travail (CHSCT).

Relations entre l’employeur et le Médecin du Travail :

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Salarié de l’entreprise, le médecin a un lien de subordination économique et contractuel avec l’employeur. Il est néanmoins doté d’un statut de « salarié protégé » conservant son indépendance dans l’exercice de son activité médicale. L’employeur n’a aucun droit d’intervention : le fait d’être lié par un contrat dans le cadre de l’exercice de sa profession « n’enlève rien à ses devoirs professionnels […] et à l’indépendance de ses décisions. » Il ne peut « accepter de limitation à son indépendance dans son exercice médical de la part d’un organisme ou de l’entreprise qui l’emploie » (Art. 95 du cadre de déontologie médicale).

Malgré cette réglementation, le médecin doit se prémunir contre toute atteinte à son indépendance médicale. Il se retrouve parfois face à un dilemme entre les contraintes qui le lient à son employeur et son devoir d’assistance à autrui. Le médecin conseille l’employeur sur sa politique de santé mais a le devoir d’alerter sur des risques professionnels ou de dénoncer les pratiques qui mettent les salariés en situation de risques. En dressant « un bilan accablant de la dégradation de la santé d’une partie importante des salariés de l’entreprise » le médecin du travail d’un exploitant d’un parc de loisirs a été amené à aller à l’encontre son employeur: il dénonce une situation plus qu’alarmante avec « en 2008, un tiers des 13000 salariés […] (qui) ont fait l’objet de réserves ou de restrictions concernant leur aptitude au travail » (Le Parisien, 20/05/2009). Ces situations accentuent le risque de censure, voire même d’autocensure chez le médecin, en particulier pour les avis médicaux sur un groupe d’individu ou sur la politique sanitaire de l’entreprise (l’avis médical concernant un salarié sur le plan individuel est rarement contesté).

Bien que défendu et revendiqué à juste titre par les médecins, ce statut de « salarié protégé » se trouve pourtant affaibli par l’attitude de certains médecins qui s’en servent d’alibi pour ne rendre aucun compte à l’employeur et rendre toute forme de partenariat impossible.

D’autre part, l’employeur n’a pas toujours manifesté un grand intérêt pour la Santé au travail, même si le contexte actuel a sensibilisé certaines entreprises. Sa responsabilité l’engage néanmoins sur le plan civil et pénal et il peut être poursuivi pour tout manquement à l’obligation de résultat en termes de sécurité et de santé à laquelle il est tenu envers le salarié, en vertu du contrat qui les unit (faute inexcusable de l’employeur). Il a par ailleurs des obligations réglementaires dans le cadre de la gestion des risques professionnels. Cependant, les acteurs qui s’en sentent la charge ne sont pas clairement définis.

La médecine du travail est même parfois perçue comme un contre pouvoir dans la recherche de performance de l’entreprise. La divergence de position entre l’employeur et le médecin est source de méfiance de l’un envers l’autre. Une indépendance d’exercice à faire respecter et un scepticisme déguisé : l’association entre les RH et médecins du travail ne semble pas si aisée. 

Vers une meilleure coopération entre les acteurs

De manière plus générale, un
DRH et un Médecin du Travail appréhendent le rapport travail/salarié sous un angle différent, mais visent le même objectif : protéger la Santé de ses salariés.

Cette différence est saine et à maintenir : il appartient cependant aux médecins et aux DRH de travailler et coopérer ensemble dans le respect des prérogatives de chacun.

Dans le cadre du suivi de l’exposition aux risques professionnels, le rôle du médecin du travail consiste à rencontrer les salariés et se rendre sur leurs lieux de travail pour identifier les risques auxquels ils sont exposés. Il consigne ces risques au sein de la fiche entreprise et évalue pour chacun le pourcentage d’effectifs exposés (Art. D4624-37). Le rôle de l’employeur est en théorie analogue : il a l’obligation de lister et hiérarchiser les risques pouvant nuire à la sécurité de tout salarié et doit préconiser des actions visant à les réduire ou les supprimer (Article L230-2 du Code du Travail). Ce recensement est formalisé à travers le Document Unique d’évaluation des risques.La démarche semble similaire. Le résultat l’est beaucoup moins, en particulier sur les risques psychosociaux. Cette divergence est logique et intrinsèque au positionnement du médecin du travail dans l’entreprise. Cela se reflète d’ailleurs dans les systèmes d’information. Dans ce même contexte de prévention des risques, les entreprises recherchent actuellement à mettre en place des outils transversaux, qui permettraient de faire le lien entre les différents acteurs de la Santé au travail (Médecins, RH, Préventeurs…) et donc une meilleure coopération.

Une telle transversalité au sein du SI permettrait de faciliter les échanges, fiabiliser les données et de rendre ainsi la gestion du risque plus pertinente. Les outils classiques distinguent ainsi trois volets :

  1. Gestion des risques (production du Document Unique), accessible par les RH et les médecins du travail
  2. Accidents du travail, accessible par les RH et les médecins du travail
  3. Santé au travail, accessible par les services médicaux uniquement

Au départ, l’outil avait prévu d’automatiser la saisie des données d‘exposition aux risques du volet Santé au travail (à remplir par le médecin), en inscrivant par défaut les données saisies par l’employeur dans le volet Document Unique. Cette fonctionnalité a été contestée et rapidement retirée, car elle était contraire aux prérogatives du médecin du travail. C’est d’ailleurs une des plus grandes difficultés d’un responsable SI médical : faire face à la réticence des médecins quant à la confidentialité des données placées sous secret médical au sein de l’outil et du respect de leur indépendance d’exercice.

Une coopération certes, mais qui reste limitée de facto. Renforcer le partenariat nécessite de revoir en profondeur le positionnement de la Santé dans le travail. De plus, compte tenu de la pénurie de médecins du travail, l’organisation actuelle ne permet plus aux SST de jouer pleinement leur rôle de prévention. Dans 5 ans, le départ de 25% des médecins du travail changera le paysage de la Santé au travail et impose dés maintenant une restructuration profonde. Une réflexion conjointe entre les acteurs doit mener à une nouvelle manière de concevoir la Santé en entreprise. A travers la promotion du bien-être en entreprise, cette réflexion autour de la santé est déjà bien avancée chez certaines entreprises. Des groupes de travail entre RH et médecins du travail tentent de professionnaliser la filière en vue d’acquérir plus d’efficacité.

  • Développer tout d’abord l’enseignement de la santé au travail. Des modules de formation émergent sur le marché (par exemple Malakoff Médéric et un organisme de formation s’associent pour mettre en place des modules pédagogiques sur la prévention et Santé au travail pour les managers), des écoles de management prévoient des enseignements sur la Santé au Travail dans leur cursus RH, ou certaines entreprises forment en interne les managers pour les aider à comprendre et jouer leur rôle dans l’amélioration de la santé (une des initiatives prévues dans l’accord sur les conditions de travail signé en février 2008 au sein de la Division Commerce d’EDF)
  • Pousser la logique encore plus loin en considérant la Santé au travail comme un critère de performance et de réussite. Un manager est performant s‘il atteint ses objectifs financiers, s’il respecte son budget, son planning : il n’est pas évalué sur le bien être des membres de son équipe, ni sur les conditions de travail qu’il leur impose. Pourquoi ne pas intégrer la notion de qualité de vie dans l’évaluation des managers, au même titre que l’atteinte d’objectifs financiers ? Un moyen efficace d’impliquer la filière managériale, premier contact des salariés.
  • Evaluer la situation et mesurer les impacts des démarches menées dans le cadre de la Santé au Travail est une des préoccupations actuelles : comment mesurer l’efficacité d’une campagne d’information effectuée auprès des salariés sur les possibilités d’évolutions professionnelles en vue de les rassurer quant à leur avenir professionnel ? Comment évaluer l’impact sur les salariés de la mise en place d’un groupe de dialogue autour du stress au travail ? Des moyens existent tels que le baromètre social, qui mesure l’impact des actions engagées via une enquête anonyme et confidentielle menée auprès des salariés, mais demeurent peu satisfaisants. Etre capable de suivre des données de santé et leurs évolutions permet d’avoir une vision globale de la santé dans l’entreprise et d’orienter au mieux les politiques de prévention.
  • Formaliser les processus. La définition de normes pour la santé et sécurité au travail est un débat déjà entamé. Il existe aujourd’hui deux dispositifs :
    • OHSAS 18001 : mise au point en 1999 par le British Standard Institute (BSI)
    • ILO-OSH : principes directeurs proposés depuis 2001 par le Bureau International du Travail (BIT)

L’obtention de la certification est soumise à un engagement de l’entreprise dans un processus d’amélioration continue. Cet engagement permet à l’entreprise d’assurer un pilotage de la politique de la Santé au travail, de protéger au mieux ses salariés et d’améliorer la productivité via la baisse des accidents du travail, de l’absentéisme… Le Ministère du travail reste opposé à l’édiction d’une norme de management dans la santé et sécurité au travail, estimant que le système législatif était suffisamment protecteur. Par contre, au regard de l’actualité, le gouvernement s’est engagé dans une campagne d’amélioration des politiques de prévention des entreprises. L’objectif du « Plan Santé au Travail » 2010-2014 en cours d’élaboration consiste à inciter fortement les entreprises à déclencher des négociations autour du stress au travail. Dans ce cadre, il a confié à un collège d’expertise la définition d’outils de diagnostic et d’indicateurs de suivi des risques psycho-sociaux (la liste définitive des indicateurs sera effective mi-2011). Une première approche, qui nécessite d’être relayée par les entreprises elles-mêmes.

Les enjeux de la Santé au Travail et l’importance du bien-être des salariés sont aujourd’hui bien identifiés : il s’agit désormais pour les entreprises d’entrer dans une démarche de progrès et d’évaluation afin d’être le plus efficace possible. Les RH et les SST prennent part à ces problématiques: ils oeuvrent tous deux vers une gestion plus humaine des ressources, levier de performance pour l’entreprise. Leur coopération va inéluctablement s’accentuer, structurée autour d’outils communs (systèmes d’information), d’indicateurs partagés, d’organisations interconnectées, de savoir faire renforcés… Les autres acteurs, tels que les partenaires sociaux et la direction de l’entreprise s’emparent aussi du sujet. La Santé au travail est désormais perçue comme un axe stratégique au service du dialogue social. Elle serait peut être la source de consensus entre tous les représentants dans l’entreprise.

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